SIRHEN, un échec emblématique des projets numériques pharaoniques…

SIRHEN, un échec emblématique des projets numériques pharaoniques…
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SIRHEN était l’un de ces méga-logiciels lancés par le gouvernement pour centraliser et simplifier les services de paie et de RH d’une grande administration – dans ce cas précis, l’Education Nationale. Mais entre sous-estimation des coûts, problèmes de gouvernance et succession d’équipes ministérielles, le projet s’est enlisé. Après avoir pulvérisé son budget (321 millions d’euros au lieu des 60 millions prévu), SIRHEN vient d’être débranché par le Ministre de l’Education Nationale.

Le cimetière des éléphants. Tel semble être le bilan des SIRH développés par l’Etat. Un SIRH est un « Système d’information de Gestion des Ressources Humaines », une plateforme chargée d’automatiser la gestion des ressources humaines d’une entreprise (recrutement, formation, paye, gestion de carrière…). Il se compose en général de plusieurs logiciels interconnectés, et simplifie considérablement le pilotage des RH au sein d’une entreprise.

Un succession de projets pharaoniques enlisés dans le sable de la réalité

Mais pour cela, il faut que le SIRH soit un jour opérationnel. Or, la liste des projets, menés par l’Etat pour simplifier et uniformiser la gestion des RH dans ses administrations, et arrêtés en cours de route, commence à donner le vertige.

Lancé en 1996, le tristement célèbre Louvois (Logiciel unique à vocation interarmées de la solde), qui devait permettre d’uniformiser et d’automatiser le calcul de la solde des militaires, reste le plus médiatique : après divers atermoiements, un lancement limité à quelques corps d’armée, des ratés dans le calcul des soldes, des coûts de développement qui explosent, le projet est arrêté en 2013, avec une facture estimé à 470 millions d’euros. ONP (Opérateur National de Paye) devait uniformiser la gestion de la paye de l’ensemble des agents publics. Créé par décret en 2007, il ne survit pas au-delà de 2014.

SIRHEN : une plateforme qui a réussi à gérer, au plus, 2% des effectifs qu’elle devait piloter

SIRHEN est le dernier en date : cette plateforme qui devait gérer RH et paye de l’ensemble de l’éducation nationale, lancée officiellement en 2007, n’a jamais réussi à gérer que 18 000 employés sur les 1,2 millions que compte l’administration.

En 2016, alors que la facture s’élevait déjà à 250 millions d’euros (et six ministres de l’éducation nationale successifs), la Cour des Comptes tire le signal d’alarme : la complexité du projet a été gravement sous-estimée, ce qui a provoqué, du départ, une dérive budgétaire, et le pilotage était « gravement défaillant », tant sur le projet en lui-même qu’auprès des trop nombreux sous-traitants.

Un arrêt a été envisagé à ce moment, mais en mars 2017, la ministre de l’époque, Najat Vallaud-Belkacem, décide de réorienter le projet vers un périmètre de déploiement plus limité (uniquement les enseignants du premier degré), un développement au maximum en interne (pour limiter le chaos de la sous-traitance à outrance) et une réorganisation du projet avec pour d’agilité et d’urbanisation des modules. A ce moment, une limite de coût est fixée à 321 millions d’euros.

Un arrêt salutaire, après une note de 321 millions d’euros

Quelques mois après, fraîchement nommés ministre de l’Education Nationale et secrétaire d’Etat au numérique, Jean-Michel Blanquer et Mounir Mahjoubi annoncent qu’ils soutiennent le projet. Un an après, les 321 millions d’euros ont été atteints et aucune baguette magique n’a sauvé le projet du naufrage. Dans un réflexe salutaire, Jean-Michel Blanquer décide d’arrêter les frais et de suspendre SIRHEN.

« Il apparaît clairement que le programme SIRHEN n’est pas parfaitement adapté aux enjeux de gestion des ressources humaines et technologiques d’aujourd’hui. Par conséquent, j’ai décidé de réorienter notre action vers un dispositif plus agile et plus efficace au bénéfice de notre mission de service public » a ainsi déclaré le ministre.

Encore beaucoup d’éléphants de ce type dans les cartons des ministères

« Ce n’est pas une décision facile à prendre que d’arrêter un projet », expose notre confrère de Green SI, Frédéric Charles, dans un vivifiant article pour ZDnet, où il revient sur les causes structurelles qui condamnent les projets numériques pharaoniques, menés par des Etats sur de trop longues durées. Au-delà de 7 ans, statistiquement, un projet semble condamné à sombrer dans l’échec.

Le plus amusant (et inquiétant), c’est que l’Etat regorge encore de projets de ce type. Dans la catégorie « retour des morts-vivants », citons SIRHIUS, lancé lui aussi en 2007 pour unifier les SIRH de l’ensemble des bureaux du ministères de l’économie et des finances. Ou SoldePaie, lancé pour remplacer Louvois en 2014. On pourra bientôt ajouter à la liste le remplaçant de SIRHEN, pour lequel Blanquer et Mahjoubi ont déclaré qu’ils veulent « réorienter l’action vers un dispositif plus agile et plus efficace au bénéfice de notre mission de service public »

Mettez un pilote dans l’avion !

Il faut rester optimiste, et espérer que les erreurs passés ne se reproduiront pas, et que les responsables de ces projets apprendront à viser moins haut, moins ambitieux, moins complexe. Car, pour l’heure, toutes les applications que ces éléphants devaient remplacer sont toujours partiellement en place, et encore plus obsolètes qu’au lancement de ces projets.

Evidemment, le développement n’a pas été fait pour rien, des avancées logicielles réelles pourront être réutilisées, et ces 321 millions d’euros ne sont pas à jeter intégralement à la poubelle. Mais par pitié, mettez un pilote dans ces avions, pour éviter de les transformer en squelette avec des grandes défenses, tombés au champ d’honneur de la complexité étatique.

 

 

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