Streaming sportif illégal : enquête sur les réseaux mafieux 2.0

Oct 25, 2018
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Le nombre de plateformes proposant des contenus sportifs illégaux a explosé ces dernières années. Derrière ce fléau pour les chaînes payantes se cachent des réseaux extrêmement organisés, des serveurs russes ou chinois, et des centaines de « petites mains » qui participent à cette lucrative entreprise de piraterie audiovisuelle. L’arsenal législatif peine à suivre ce rythme infernal.

3,5 millions de Français visionnent au moins une fois par an un événement sportif sur un site pirate. La moitié le fait de manière hebdomadaire. Selon Médiamétrie plus de 900 sites proposent illégalement des contenus détenus par des chaînes à péage. Le manque à gagner, pour ces chaînes, s’élève à 400 millions d’euros.

Plongée dans le marigot des pirates du sport

Ces lives illégaux d’événements sportifs sont apparus au milieu des années 2000 et n’ont cessé de prendre de l’ampleur depuis. D’abord le fait de hackers isolés, ils ont progressivement donné naissance à un marché mondial du piratage, de véritables réseaux mafieux, comprenant fournisseurs, fabricants, intermédiaires et annonceurs.

Nos collègues du Parisien viennent de plonger dans ce marigot et en ont tiré une impressionnante enquête, qui détaille le fonctionnement d’un réseau de ce type.

Une technique à la portée de n’importe qui… dupliquée des milliers de fois

A la base, il suffit d’un abonnement à un diffuseur officiel, associé à un décodeur numérique avec un câble HDMI piraté. Un hacker peut ainsi facilement créer un signal vidéo et le compresser, puis le diffuser sur toutes les plateformes possibles et imaginables. Le pire, c’est que ce n’est même pas une prouesse : « Tous les outils sont disponibles. N’importe qui peut le faire avec un minimum de connaissances techniques », explique Alain Durand de Content Armor, une société spécialisée dans la lutte contre la contrefaçon de vidéos.

Cela, c’est la méthode, disons, traditionnelle. Mais désormais, à chaque événement sportif en direct, cette technique est répétée des milliers de fois dans de véritables « fermes » de piratage, dans des coins discrets de l’Asie du Sud-Est. Résultat : le web se retrouve submergé de flux, dans toutes les langues, avec une qualité vidéo souvent excellente.

« Une criminalité en col blanc », hébergée en Chine ou en Russie

Si bien que certaines plateformes peuvent proposer un service proche de celui d’un diffuseur officiel : « Le secteur a évolué avec une montée en gamme de la qualité des images et de la stabilité des liens. Des intermédiaires rémunérés sont chargés de maintenir la connexion. Il y a une vraie industrialisation de solutions semi-professionnelles », détaille Jacques Bajon, directeur Médias et Contenus numériques de l’Institut de l’audiovisuel et des télécommunications (Idate).

Ces fameuses plateformes sont souvent hébergées en Russie ou en Chine. Ces réseaux se rémunèrent parfois en faisant payer leur accès, mais la manne numéro 1 de ces mafias 2.0 est bien entendu la publicité. Avec deux types d’annonceur phares : les paris sportifs en ligne et la pornographie.

« Nous avons affaire à une criminalité en col blanc qui arrive à monter des affaires très lucratives », détaille un responsable d’Europol, l’agence européenne qui coordonne les actions des polices du continent. Mais, si les arrestations et fermetures de site se multiplient, la majorité des plateformes renaissent instantanément de leurs cendres, en changeant simplement de nom de domaine.

Courir plus vite que les pirates et les matchs, est-ce possible ?

L’autre problème majeur de ce type de contenu est son aspect éphémère. Contre un site de streaming illégal diffusant des films ou des séries, un blocage reste efficace même plusieurs semaines après la mise en ligne du contenu. Pour un match de football, bloquer le flux après la fin du match ne présente, en revanche, plus aucun intérêt.

La seule solution viable est de déréférencer instantanément dans les moteurs de recherche les sites diffusant un contenu illégal. Beaucoup plus facile à dire qu’à faire. Malgré une intense collaboration entre des associations de diffuseurs comme l’ALPA (Association de lutte contre la piraterie audiovisuelle) ou l’APPS (Association de protection des programmes sportifs) avec les moteurs de recherche (dont Google), le coup n’atteint pas toujours son but, ou il part trop tard.

Arsenal législatif incomplet contre ces réseaux mafieux 2.0

« Il nous faut intervenir en moins de 90 minutes pour désactiver un match. Nous faisons appel à des spécialistes qui identifient les sites illégaux et demandent leur déréférencement ou leur suppression par les hébergeurs avec un recours auprès d’un juge. Mais 41 % des retraits obtenus interviennent 1h30 à 2 heures après le match », expose Caroline Guenneteau, la directrice juridique de BeIN Sports, membre de l’APPS.

La meilleure solution serait de permettre un blocage automatique des sites, non auprès de Google, mais directement auprès des fournisseurs d’accès à Internet, sur décision judiciaire, avec effet immédiat.

Elle n’est pour l’heure pas légalement possible. Il serait temps que notre gouvernement, qui dit avoir érigé la lutte contre le piratage et contre l’exposition des mineurs à la pornographie en priorité, passe enfin des paroles aux actes.